L'esthétique de la sobriété : Quand la méritocratie favorise le mérite aux crasseux

Je suis toujours surpris, amusé et parfois atterré, quand une personne privilégiée justifie à rebours ses bénéfices, notamment financiers mais pas uniquement (ça peut être sa réputation, son statut, son salaire, son pouvoir, sa vision, etc…), en prétextant la prise de risque, l’engagement, les efforts et la persévérance, bref son mérite. Heureusement que, depuis notre nombril, on se trouve toujours mille raisons pour être beau et belle, ça nous donne de la force et de l’ancrage. Pour autant, valoriser le mérite pour justifier les pouvoirs et les privilèges de certain·e·s et aboutir à la méritocratie (le pouvoir à celles et ceux qui font preuve de mérite) a de grandes chances de rendre aveugle aux injustices systémiques. In fine la méritocratie favorise le mérite aux crasseux·euses, aux crapuleux·euses, aux dominant·e·s.

J’j’l’avais déjà écrit avant, la démocratie,
Articulée dans leurs sales bouches, c’est des mots crasseux,
Des décennies où on l’attend, la méritocratie,
Elle viendra pas tant que l’on vend, le mérite aux crasseux

Des mots crasseux, album « Rimes essentielles » du groupe IAM, 2022

La justification à rebours porte un nom : le raisonnement « panglossien », il fait partie des grandes stratégies de manipulation, conscientes et inconscientes, décrites avec brio par Richard Monvoisin dans la 2e saison du podcast « votre cerveau » de France Culture. Ce type de raisonnement nous trompe en permanence, pour le meilleur quand il joue l’effet stabilisateur dans le mouvement chaotique de la vie pour nous permettre de raconter notre biographie, pour le pire quand il permet de justifier des privilèges pour renforcer des fonctionnements collectifs injustes.

C’est le moment de faire un détour par le « monopoly des inégalités », une vidéo de 2min13 :

Un retour d’expérience d’allocation collective des augmentations

De 2015 à 2020, au sein de la tribu Culture Hacking de OCTO Technology, nous avons expérimenté une façon plus collective d’attribuer les augmentations. Nous partions de la conviction qu’il n’existe pas de solution juste et équitable pour attribuer ces augmentations, et que les dés sont toujours pipés, car ce processus s’inscrit dans un contexte lui-même pipé (société patriarcale, culture du personal branding, entreprise dans le secteur du numérique avec de fortes disparités homme-femme, etc…). Nous pensions que le plus court chemin vers une attribution plus juste n’était pas un algorithme transparent, mais un processus de décision collective dans lequel chacun·e participe. L’expérience a été la suivante : lors d’une réunion d’équipe dédiée, chacun·e exprimait son souhait d’avoir une augmentation annuelle en l’expliquant, celles et ceux qui voulait participer à la répartition de l’enveloppe d’augmentation se manifestaient. Une commission était alors mandatée pour proposer la répartition la plus juste possible, elle était constituée des personnes qui souhaitait être augmenté et des volontaires éventuel·le·s. Ce processus n’a pas toujours bien fonctionné, depuis ma fenêtre c’est surtout le manque d’inclusion des nouvelles personnes au choix du processus lui-même qui a pu générer des effets négatifs, le manque de temps entre le moment où nous connaissions l’enveloppe et le moment où il fallait rendre la copie aux RH ne nous a pas aidé non plus. Néanmoins j’ai particulièrement apprécié à chaque exercice l’exigence du processus, et le mérite (ou le manque de mérite) n’a jamais été l’élément structurant de la répartition finale sans pour autant en être absent. La plupart du temps l’allocation a compensé des injustices passées (salaire plus bas des femmes par rapport aux hommes, mauvaise négociation salariale à l’embauche) en l’articulant avec des souhaits d’augmentation plus ou moins justifiés.

Je ne sais pas dire si in fine les augmentations ont été plus justes qu’avec un processus standard. Il me semble qu’il a pu augmenter la sensation de justice et la probabilité de comprendre et d’influencer. Mais il a aussi pu favoriser les plus sûrs d’elleux et la conformité aux normes dominantes de l’entreprise.

Et pourquoi pas l’égalité ?

Nous aurions aussi pu opter pour répartir l’enveloppe d’augmentation de façon égale. Ce n’était pas satisfaisant avec la situation de départ, un peu comme dans le monopoly des inégalités, la distribution à égalité des augmentations n’aurait pas pu compenser des injustices de départ. Nous avons opté pour un mélange entre équité, besoins et mérite. Je me rappelle en particulier l’auto-censure d’une personne qui a dit « cette année je ne mérite pas d’augmentation ». Sa justification était qu’elle avait été très absente (pour cause de maladie) et avait donc peu contribué aux entrées d’argent. Je lui ai demandé si elle avait mérité sa maladie, ce qui a généré un silence inconfortable et révélateur du manque de consistance de l’argument du (non) mérite.

Je n’ai pas choisi, travaillé ou fait d’efforts pour avoir une grande gueule, être à l’aise en math et en sciences, être un homme blanc cis hétéro et à peu près valide. Je peux prendre des risques, notamment financiers, car je sais que je bénéficie de liens sociaux, amicaux et familiaux forts qui me soutiendront en cas de problème. C’est quand même de courte vue toutes ces histoires que les entrepreneur·euse·s et les managers se racontent !

Il y a peut-être un type de mérite, ou d’effort, qui garde un peu de crédit à mes yeux : celui de faire mentir les règles du système dominant, de sortir des conditions peu favorables de départ, pour en faire quelque chose de beau, d’épanouissant, alors que tout jouait contre. Et quand on part des positions privilégiées (tout ou partie de : riche, blanc, homme, hétéro, cis, valide) : redonner et refuser de parvenir.

Toi l’entrepreneur, le financier, le directeur, le manager, le consultant arrête d’invoquer le mérite pour expliquer ces hasards et nécessités qui t’ont évité le contrôle au faciès, qui t’ont donné un héritage, qui t’ont baigné dans un important capital culturel, qui t’ont épargné les harcèlements et violences sexistes. Accepte tes privilèges en tant qu’élément de la donne de départ et lutte contre pour la dignité du présent.

L'esthétique de la sobriété : #JeSuisSerge

Je suis choqué de l’ampleur de la répression policière, contre les gilets jaunes, contre les manifestants contre la réforme des retraites et contre les 30 000 manifestant·e·s présent·e·s à Sainte-Soline le 25 Mars 2023 qui manifestaient contre les projets de méga-bassines et pendant laquelle Serge a été très grièvement blessé. J’ai été Charlie aussi en d’autres époques, et le contexte était totalement différent, je partageais le qualificatif de terroriste qui était donné aux hommes lourdement armés avec des armes de guerre. Mais je n’ai jamais projeté de travailler à Charlie hebdo, je n’en partage pas tous les traits d’humour et positionnements, alors mon « JeSuisCharlie » était surtout symbolique. JeSuisSerge est beaucoup plus charnel, je ne connais pas Serge, je ne partage probablement pas l’ensemble de ses engagements ou n’approuve pas non plus l’ensemble de ses actions. Pourtant j’aurais vraiment pu être à la place de Serge, être dans sa situation, car je projetais de me rendre à ce rassemblement. JeSuisSerge car j’aurais pu m’élancer dans les champs, joyeusement, sans armes, avec d’autres camarades de lutte, certain·e·s plus radicalisé·e·s que moi, et d’autres que je connais, que je côtoie, que j’apprécie, que je soutiens et que je ne reconnais pas comme terroriste.

A Sainte-Soline les forces de l’ordre, anciennement gardiens de la paix, ont tiré les premiers avec des grenades lacrymogènes de type GM2L, de catégorie A2 classées comme « armes à feu » et « relevant des matériels de guerre ». A Sainte-Soline les forces de l’ordre, sous commandement du Ministre de l’intérieur, ont protégé un trou vide, symbole d’une action climatique inadaptée aux enjeux actuels. L’état a été condamné pour inaction climatique, et sa réponse est la répression policière pour protéger des maladaptations et des intérêts privés, financés pour partie par de l’argent public, nos impôts. Mr Darmanin tente une diversion, vide de sens, empruntant à un langage viriliste et guerrier : « je ne cèderais pas au terrorisme intellectuel », reprenant ainsi une phrase prononcée par Jean-Marie LePen en 1989. Mr Darmanin, accusé de viol, est soutenu dans son action par Mr Macron, qui donne davantage de crédit au code d’honneur de la masculinité toxique, le fameux « d’homme à homme » plutôt qu’à la parole des femmes. C’est la java des bras d’honneur : après Éric Dupond-Moretti devant l’assemblée, Darmanin en offre un à l’intelligence et à la protection de l’eau, Macron aux femmes, aux syndicats, au dialogue social et à la rue. Mais ces bras d’honneur là sont légitimés, ces hommes blancs, riches, ne seront pas inquiétés. Imaginez que vous ou moi fassions un bras d’honneur aux CRS, à la BRAV-M, à Mr Darmanin… 2 bras d’honneur, 2 ambiances ! Et si vous êtes une femme, si vous n’êtes pas blanc, si vous êtes pauvre, et maintenant si vous êtes écolo, votre bras d’honneur sera réprimé par un tir de LBD, une grenade lacrymo, une inculpation, un emprisonnement, et encore pire pour Serge et Mickaël. En langage de politicien ça s’appelle des dommages collatéraux et tout sera fait pour que Serge et Mickaël paraissent le plus possible ultra, radicalisés, dangereux et instables. Et si bavure, un jour, est enfin reconnue, ce sera le flic qui a lancé la grenade qui sera inculpé, pas Mr Darmanin.

La charge doit être lourde à la tête de l’état, surtout quand on est orienté par autant de vide politique et avec comme boussole la protection des intérêts des très riches. Mr Macron veut pourtant laisser sa trace dans l’histoire, comme Mitterrand et sa bibliothèque, Chirac et son musée, Sarkozy et son karcher, Hollande et son « moi président ». Pour l’instant il laisse une trace mémorable : mal élu 2 fois de suite, suppression de l’ISF, répression policière massive, inaction climatique, austérité énergétique, destruction de l’hôpital public, explosion du nombre de député·e·s RN. Pourtant il a eu quelques chances qu’il s’est empressé de saboter : convention citoyenne pour le climat, « make planet great again », la cause des femmes, « plus personne ne dormira à la rue ». Il vous reste peu de temps Mr Macron avant de terminer dans les poubelles de l’histoire. Vous pourriez remonter la pente : arrêtez cette réforme des retraites, virez Darmanin, lisez les rapports du GIEC et de l’IPBES, lancez-vous dans la réforme de la démocratie avec le vote par jugement majoritaire, taxez fortement les très hauts revenus et patrimoines pour financer les immenses défis sociaux et climatiques, bref vous avez encore plein d’options ! De mon côté, j’en ai de moins en moins, il me reste à bifurquer de notre société délétère, quitte à soutenir l’action violente pour que ça change, quitte à opter pour le sabotage pour que ça change, et à soutenir toutes et tous les pas comme il faut pour que ça change. 

Je suis Serge. Je ressens de la tristesse et de la rage. Je suis et serais un terroriste intellectuel pour Mr Darmanin. Ce terrorisme-là est joyeux, il est humble, il est radicalement écologique, il est anti-capitaliste, il est le soulèvement de la terre, il est féministe décolonial, il est convivialiste, il est déviriliste, il est dévalidiste, il est transpédéguine, il est le vivant qui se défend, il est zadiste, il est paysan, il est artisan, il est vivant.

JeSuisSerge et je soutiens les soulèvements de la terre cher Mr Daramout.

L'esthétique de la sobriété : La sobriété c’est du moins volontaire pour du mieux collectif

L’année 2022 a offert une très grande exposition au terme de « sobriété » qui a contaminé beaucoup de discours, de revendication, de plan, voire de loi. L’association négaWatt en a fait un des 3 piliers fondamentaux de sa démarche. Le 6e rapport du GIEC sorti en 3 volets entre 2021 et 2022 fait la part belle à ce terme, sufficiency en anglais, sauf dans le résumé aux décideurs qui est le passage de relais entre les scientifiques et les gouvernements dans lequel le terme n’a pas percé. Yamina Saheb, auteure du chapitre sur le bâtiment dans ce 3e volet raconte sa lutte pour imposer le terme dans cet entretien passionnant. Le résultat c’est que le terme sufficiency apparaît 15 fois dans le résumé technique du 3e volet, le résumé aux décideurs et le rapport complet de ce 3e volet ont préféré le terme de demand-side, moins impliquant, mais qui explore également les solutions du côté de la réduction de la demande, plutôt que uniquement de celui de l’efficacité. Voici la définition proposée par Yamina et validée par ses pairs :

In Chapter 9 of this report, sufficiency differs from efficiencysufficiency is about long-term actions driven by non-technological solutions, which consume less energy in absolute terms; efficiency, in contrast is about continuous short-term marginal technological improvements. Sufficiency policies are a set of measures and daily practices that avoid demand for energy, materials, land and water while delivering human well-being-for-all within planetary boundaries.

IPCC AR6 WGIII Technical summary p101

On voit ainsi apparaître une différence entre sobriété et efficacité, proche de ce que propose négaWatt dont Yamina s’est inspirée, avec deux axes de rupture : non technologique et long-terme. La deuxième partie de la définition sur les politiques de sobriété nous invite à penser la sobriété non pas à titre individuelle, mais à l’échelle collective.

Pour autant, de mon expérience individuelle, on peut également dessiner des différences entre sobriété et efficacité aux petites échelles (individu, famille, ménage) :

SobriétéEfficacité
Rapport à la consommation des ressourcesmoins (d’énergie, de matière, de sol, d’eau)meilleur (usage d’énergie, de matière, de sol, d’eau)
Rapport à l’argentéconomiesinvestissements
Rapport à la conceptionesprit de la bidouilleesprit de l’ingénieur
Rapport à la pratique versus la théorieréduction d’échellesrisques d’effet rebond
Rapport à l’usagel’usage change (et ça me change)l’usage ne change pas

L’axe de rupture long-terme versus le court-terme de la définition de Yamina est, en première lecture, inversée dans ma proposition puisque une sobriété volontaire à l’échelle individuelle (par exemple prendre une douche avec un seau d’eau) amène des économies d’argent et de ressources immédiatement, alors que l’efficacité a besoin d’investissement (changer ma robinetterie pour une plus efficace). Là où le temps long s’invite plus durablement du côté de la sobriété à l’échelle individuelle c’est dans le rapport à l’usage, la parenthèse « et ça me change » dans le tableau partagé lors de ma conférence à l’USI en 2022. C’est une simple parenthèse qui peut passer inaperçue alors qu’elle a été centrale dans mon expérience, c’est la valeur pratique de la sobriété, en particulier pour des personnes suffisamment privilégiées comme moi. C’est le choix de contraintes volontaires dans la démarche low-tech, que j’observe contaminer en particulier les ingénieur·e·s. C’est bien en cela que la sobriété diffère de la pauvreté comme le répète Jean-Marc Jancovici, par la question du choix, car quand on ne gagne pas suffisamment d’argent, on est sobre involontairement et souvent bien plus que n’importe quelle personne sobre volontairement. Aux petites échelles, la sobriété est donc un luxe de privilégié·e·s, que, à titre personnel, j’ai trouvé beaucoup plus enthousiasmant que l’absence de contraintes. C’est ce choix d’auto-limitation volontaire que je qualifie d’impératif éthique pour les riches en particulier dans les pays riches. C’est, il me semble, le point de départ d’une possibilité de construire aux plus grandes échelles des sociétés plus sobres, et donc viables dans les limites planétaires, car à l’échelle collective, la sobriété est sous condition d’équité. Il suffit de lire les rapports d’Oxfam pour comprendre les inégalités carbone.

Être plus sobre à l’échelle individuel quand tu es riche, c’est :

  • habiter dans moins de mètre carré alors que tu peux t’offrir une maison secondaire à la campagne
  • limiter la quantité d’eau que tu consommes alors que le budget eau pèse moins de 1% de tes revenus
  • arrêter de prendre l’avion alors que tu pourrais financièrement
  • refuser de changer de smartphone et ne pas avoir la dernière nouveauté
  • devenir végétarien alors que tu pourrais financièrement manger de la viande fréquemment

Entre ma conférence à l’USI et celle à la School of Product, qui est une sorte de 2e épisode à l’esthétique de la sobriété, l’actualité française s’est accélérée sur le sujet de la sobriété. Les difficultés à remplir les réserves de gaz générant l’éventualité de délestages électriques ont permis au terme de sobriété de faire sa place dans la bouche des dirigeants, alors même que ce terme avait été écarté du résumé aux décideurs dans le 3e volet du rapport du GIEC. Mais attention, quand on a mis autant de temps à ne pas vouloir utiliser ce terme quand on appartient aux classes dirigeantes, il y a de forts risques que le terme soit assez mal utilisé une fois obligé·e·s. C’est ce qui m’avait fait écrire ce premier tableau car la rénovation des bâtiments ce n’est pas de la sobriété immédiate, c’est une recherche d’efficacité par investissements. De la même manière, demander à baisser le chauffage à 19° par tout le monde, sans distinction de revenus (car certain·e·s avaient déjà baissé le chauffage par contrainte financière), ce n’est pas de la sobriété, c’est de l’austérité.

SobriétéAustérité
volontairesubit
anticipéeà la dernière minute
organisée collectivementcentralisée dans l’urgence
réduction des inégalitésrisque d’amplification des inégalités
nécessite des investissementscontraint les échanges

C’est ce qui me fait qualifier le plan de sobriété proposé par le gouvernement français à l’été 2022 de plan d’austérité. Un vrai plan de sobriété aurait dû être planifié à l’avance et être organisé démocratiquement, il devrait viser en premier lieu la réduction des inégalités (retour à Oxfam), donc de fait, réduire l’accumulation de richesses pour redistribuer à celleux qui en ont besoin. À ce jour le ruissellement se fait dans le mauvais sens : des moins privilégié·e·s vers les 10% les plus riches malgré toute la propagande libérale qui en est fait. En effet, les études sur le taux d’imposition montrent que pour le top 10% il baisse quand les revenus augmentent (pour les particuliers et les entreprises), même chose pour l’accumulation de patrimoine, il explose en France pendant la pandémie pour les milliardaires alors que l’extrême pauvreté augmentent.

La sobriété est éthique (c’est ce qu’il faut faire) et esthétique (c’est beau et bon de le faire) pour les riches et pour les pays riches, c’est le seul chemin crédible pour soigner les symptômes de notre monde malade. Elle doit être très forte pour les plus aisé·e·s, forte pour les aisé·e·s, légère pour les précaires dans les pays riches, absente pour les très précaires dans les pays riches et les pauvres dans les pays pauvres qui n’ont, elleux, aucun choix. La sobriété est l’impératif de maîtrise de l’hubris du convivialisme :

La condition première pour que rivalité et émulation servent au bien commun est de faire en sorte qu’elles échappent au désir de toute-puissance, à la démesure, à l’hubris (et a fortiori à la pléonexie, au désir de posséder toujours plus). Elles deviennent alors rivalité pour mieux coopérer. Dit autrement : tenter d’être le meilleur est hautement recommandable s’il s’agit d’exceller, à la mesure de ses moyens, dans la satisfaction des besoins des autres, de leur donner le plus et le mieux possible.

Présentation des 5+1 principes du convivialisme

L'esthétique de la sobriété : En attendant le convivialisme, vive le syndicalisme !

Plus je chemine au sujet de la réduction de l’empreinte environnementale des modes de vie occidentaux, plus je me sens proche d’autres luttes : sociales, féministes, décoloniales, dévalidistes, transpédéguouines et, naturellement, anti-capitalistes. Jusqu’à présent, aveuglé par mes privilèges (je ne suis pas aidé : je suis un homme cadre blanc cis hétéro et à peu près valide), et prisonnier de l’individualisme pathologique de la société dans laquelle je vis, mon cheminement est resté à l’écart des luttes collectives. Fatigué et déçu des discours communicants et militants de toutes parts, l’action militante collective, comme la grève, la manifestation, la syndicalisation, m’apparaissait désuète et inefficace. Je m’engageais alors dans de l’activisme local, à l’échelle du village et de l’entreprise, notamment sur la question de la maîtrise et de la réduction de nos émissions carbone. J’ai eu le plaisir de constater que cet activisme pouvait payer et faire bouger les lignes en entreprise. Au détour d’une conversation avec d’autres activistes, je constate qu’ils ont tendance à faire comme moi : miser sur l’engagement des individu·e·s collaborateur·ice·s et de la direction pour générer la transformation des entreprises. Et, je ne sais pas vraiment pourquoi, ce jour là, il m’apparaît évident que ces « individu·e·s collaborateur·ice·s » manquent d’un corps institutionnel pour leurs actions. Ce corps institutionnel est pourtant déjà là, très présent, il s’agit du syndicalisme. Très présent et en même temps assez absent des luttes écologiques notamment en entreprises : les syndicats auraient pu lutter contre les revendications de neutralité carbone de telle entreprise ou tel produit. Historiquement le syndicalisme a habité la lutte sociale, et j’ai l’impression que la lutte écologique est encore peu présente en son sein.

Revigoré par cette évidence, j’explore davantage le sujet, j’évoque cette question avec collègues et camarades. Il revient assez souvent dans les discours, surtout dans le milieu cadre dans lequel j’évolue, que le syndicalisme est d’un autre temps, d’un autre âge, trop militant, tord la vérité, dit des mensonges pour tout brûler, tout détruire. J’ai moi-même pu dire cela parfois et je le pense encore quand un discours manque de précisions ou de nuances. Mais me voilà de l’autre côté des arguments, car entre-temps j’ai décidé de rejoindre la liste des délégué·e·s du personnel soutenu par un syndicat. Mes contre-arguments sont maladroits, un peu manipulateurs et simplificateurs, pas facile en l’espace d’un repas de « passer de l’autre côté ». Alors je prends le clavier pour poser plus calmement ma pensée face aux arguments.

A propos d’un autre âge

Je pense toujours que le syndicalisme est une forme institutionnelle d’un autre âge. Un peu comme Michel Serre le dit si bien dans Petite Poucette : nos institutions sont comme ces étoiles dont nous recevons encore la lumière et qui sont mortes depuis longtemps. Et c’est aussi le cas pour les personnes morales que sont les entreprises, et c’est aussi le cas pour les institutions étatiques et nationales, et c’est aussi le cas pour les corps social des dirigeants et des actionnaires, et c’est aussi le cas pour le capitalisme et le patriarcat. Dire cela du syndicalisme n’exclus pas la nécessité d’habiter cette institution. Surtout tant que les autres institutions sus-citées, toutes aussi datées que le syndicalisme, exercent un pouvoir grandissant à mesure que ses contre-pouvoirs s’affaiblissent. Il m’apparaît aujourd’hui évident que, sous prétexte de fausse modernité, les idéologies capitalistes et libérales ont réussi à ringardiser leurs contre-pouvoirs. Il est donc d’autant plus important, si on arrive aux mêmes conclusions que moi en ce qui concerne les désastres écologiques exponentielles causées par nos modes de vies occidentaux, d’habiter ces luttes d’un autre âge pour muscler les contre-pouvoirs, le temps que de nouvelles institutions voient le jour. Il faudra pour cela que nous accouchions d’une nouvelle humanité et ça peut être long.

A propos de tordre la vérité

Je n’aime pas trop quand on cherche à tordre la vérité. Donc oui quand je lis des phrases trop réductrices du type « décision unilatérale de la direction » dans le programme de ma liste, ça me pique les yeux. Mais enfin ce serait quand même cocasse que l’on se mette à croire que les personnes de la direction, ou du gouvernement, elles, disent la vérité. Malheureusement, et heureusement, cette compétence à tordre la vérité n’est pas le propre du syndicalisme. C’est aussi une fonction toute biologique et cognitive qui filtre, sélectionne, organise et rend cohérent. Pour autant, il ne faut pas la confondre avec la mauvaise foi. La mauvaise foi ça m’énerve, et en même temps, mes privilèges m’ont parfois rendu aveugle de ma propre mauvaise foi. Alors j’essaie de relativiser, sauf quand je prends en flagrant délit de mauvaise foi consciente, et j’assume les propos du programme (qui me piquent les yeux à la première lecture) surtout quand ils revendiquent un contre-pouvoir, une invitation au dialogue. Car après tout, celleux qui disent que c’est faux, ont-ils, ont-elles suffisamment pris le temps de la pédagogie, du dialogue et de la transparence ?

A propos de tout brûler et tout détruire

C’est peut-être l’argument le plus ridicule surtout quand il est spécifiquement accolé aux anti-capitalistes. Comme le capitalisme souffre d’un manque de définition précise dans bon nombre de discussions, je précise que par capitalisme je parle de la conjonction du productivisme, de l’extractivisme, et du consumérisme. Avec cette définition l’argument tombe de lui-même, être anti-capitaliste est justement être contre ce qui brûle et détruit le monde. On pourra m’opposer le choix de la définition, alors demandez-vous ce qu’est le capitalisme à vos yeux ? La rémunération du capital qui aurait toujours existé et existera toujours ? La mobilité géographique des personnes qui travaillent, en opposition au féodalisme ? Le pari de la main-invisible qui agence les acteur·e·s économiques rationnel·le·s, libres et égoïstes vers le bien commun ? Si c’est la première ou la seconde à vos yeux, il n’y a pas vraiment lieu d’être anti-capitaliste, sauf à se donner des règles communes pour éviter leur dérive (par exemple pour la première maîtriser la rémunération du capital pour éviter une concentration injuste des richesses, ou pour la seconde éviter que le rapport de force employé-employeur ne soit déséquilibré). Si c’est la troisième, c’est une question de foi, il faudrait observer les faits, mais les faits et la foi se mettent difficilement en dialogue.

Il existe une variante à cet argument : le syndicalisme serait trop vindicatif, voire trop violent. Je trouve que c’est manquer de sérieux et de recul sur la question des privilèges, des pouvoirs, des contre-pouvoirs et de la violence. La violence et l’indécence c’est la possibilité pour certain·e·s d’accumuler autant de richesse qu’un·e humain·e pourrait économiser à raison de 10 000€ par jour depuis le paléolithique (si si calculez : 100 milliards € divisés par 3 650 000 €, ça fait environ 30 000 ans). La violence c’est de s’accaparer des terres pour développer des nouveaux projets d’énergie fossile alors qu’il faudrait en sortir. La violence c’est de faire peser sur les salarié·e·s le niveau de rentabilité qui sied aux actionnaires alors que l’équilibre financier leur suffit amplement.

En attendant le convivialisme, vive le syndicalisme !

Une autre réflexion m’a empêché trop longtemps de m’investir dans des luttes collectives : je n’aime pas être uniquement contre, j’aime être pour. Mais être pour quoi ? Viser quelle direction, quelle utopie, à l’heure de l’illusion de la fin de l’histoire et de l’absence d’alternative ? La lecture du livre Au commencement était, de Graeber et Wengrow, a mis au grand jour cette illusion et change ma lecture stratégique. Nous devons prendre le contre-pied de l’histoire délétère que nous nous racontons depuis trop longtemps : il existe d’autres façons de vivre. Mais elles n’ont aucunes chances sans contre-pouvoirs organisés et dignes de ce nom. Enfin, les dernières décennies ont aussi apporté leur lot de progrès social et de technologies émancipatrices. Il ne s’agit pas de revenir à un passé fantasmé, mais de créer l’avenir dès aujourd’hui sans autorité artificielle, sans culpabilité démesurée et sans pacifisme naïf. En attendant que le convivialisme devienne la norme (c’est ce que j’ai trouvé de mieux dans ce « être pour » dont je parle), les luttes collectives concrètes, notamment incarnées par le syndicalisme, s’imposent à moi, pour :

  • amplifier certains progrès sociaux et technologies conviviales,
  • renoncer à certaines impasses sociales, économiques et technologiques et leurs exploitations en tout genre,
  • lutter contre les dominations, les oppressions, les discriminations,
  • bifurquer concrètement vers davantage de sobriété, de justice, d’entraide, de pouvoir de vivre, et de soin

Si toi aussi tu partages tout ou partie mes privilèges (homme cadre blanc cis hétéro et à peu près valide), il est possible que le syndicalisme ne soit pas ta voie préférée. Ce texte est une invitation à regarder à quel point, comme moi, tes privilèges t’aveuglent, te font te raconter des carabistouilles conscientes ou inconscientes. Descendre du piédestal des dominant·e·s n’est pas confortable, c’est renouer avec une certaine vulnérabilité, dans la continuité directe de quitter les fondations. C’est aussi s’engager pour les moins privilégié·e·s que soi, c’est lutter contre ses propres privilèges. Et ça me semble être le plus court chemin vers l’atténuation des symptômes (effondrement de la biodiversité, résurgence des fascismes, catastrophe climatique, sexisme ordinaire, dérèglement des cycles de l’eau, du phosphore et de l’azote, auto-aliénation instagrammée, démesure de nos consommations d’énergie, concentration insoutenable des richesses, etc…) qui inquiètent à juste titre de plus en plus de personnes. A bientôt dans la rue en grève ou dans les caisses de grève, dans le bénévolat ou dans les chorales révolutionnaires.

L'esthétique de la sobriété : Des mots problématiques quand on se revendique écolo : la nature

Plus je progresse dans mes changements de mode de vie pour tendre vers l’impératif « cesser de nuire » – dont réduire le bilan carbone de mon mode de vie, mais aussi réduire l’empreinte environnemental plus large (réduire les déchets, réduire la consommation d’eau et d’énergie, réduire l’artificialisation des sols, réduire l’empreinte métallique, etc…) et également cesser de nuire aux humains et non-humains – plus je prends conscience des mots et concepts problématiques que j’utilise parfois et que j’entends fréquemment dans ma sphère sociale. Dans cet article je vais prendre l’exemple du mot « nature ».

Au mieux, le mot « nature » ne signifie rien d’utile

« Reconnexion avec la nature », « protéger la nature », « s’inspirer de la nature », sont des exemples d’expressions que j’ai pu employer et que j’entends souvent. Elles me semblent problématiques en premier lieu parce qu’elles ne disent pas grand chose : se « reconnecter avec la nature » consiste à considérer que nous en serions plus ou moins déconnectés : c’est oublier que nous sommes la nature et que même la mort n’est pas une déconnexion avec la nature, mais la simple participation de nos corps aux cycles biophysiques du champ biologique. J’empreinte le concept de « champ biologique » à Miguel Benasayag qu’il expose dans son livre « la singularité du vivant » et son modèle organique le Mamotreto. Ce que je trouve très juste dans ce concept c’est l’analogie faite entre le champ électromagnétique et le champ biologique, les deux se comportant comme un tout, dont on ne peut enlever une partie sans le déformer. Nos corps organiques d’humains participent et émergent de ce champ biologique, c’est en cela que « nous sommes la nature » et que nous ne pouvons pas nous en déconnecter. Cette analogie nous force aussi à l’humilité : nous ne pouvons pas observer la nature, cela reviendrait pour un aimant à regarder le champ magnétique qu’il crée, et donc à le déformer et ne pas le voir. Ce champ biologique est inconnaissable dans sa globalité et dans ses intrications. Dans son modèle Mamotreto, Miguel le sépare des artéfacts (l’ensemble de la matière inerte que le champ biologique capture pour s’auto-engendrer) et de ses processus physico-chimiques, et également du « champ des mixtes » qui contient l’ensemble des éléments qui dépendent des vivants pour exister, tout en acquérant une certaine indépendance propre : comme par exemple les langues, les sciences, la culture, les concepts, les mots, les idées, etc… Entre le champ biologique et les mixtes, on retrouverait presque le dualisme nature-culture, à ceci près que ces deux champs ne sont pas séparables (par exemple une langue morte est une langue qui n’est plus parlée quotidiennement par des vivants) et que « nul ne sait ce que peut le corps » (Spinoza), autrement dit le champ biologique est inconnaissable par les mixtes.

L’autre grand flou du terme « nature » c’est de ne pas être clair sur la séparation entre l’inerte et le vivant. « Nature » englobe tout autant les cailloux qu’on trouve dans la nature et les insectes ou champignons. J’aime faire la distinction dans ce qui nous entoure entre l’inerte (les artéfacts dans le Mamotreto), leurs lois (qui appartiennent aux mixtes, c’est-à-dire aux théories, aux cultures développées par des vivants) et « tout ce qui vit », c’est-à-dire qui a la capacité à s’auto-engendrer en capturant de l’inerte et du vivant.

J’ai utilisé l’expression « ce qui nous entoure », j’aurais aussi pu écrire « ce qui nous accueille », ou « ce qui nous engendre », c’est souvent ce que je veux dire quand j’utilise les mots « environnement » ou « planète », qui sont d’autres mots problématiques, mais selon moi, à plus faible risque de dérive. « Protéger la nature », « protéger l’environnement » ou « sauver la planète » sont des exemples de ces expressions floues qui au mieux ne disent rien, au pire nous conduisent à des dérives plus ou moins dangereuses. La planète, l’environnement, et le champ biologique survivront à nos folies d’occidentaux privilégié·e·s. C’est bien plutôt l’espèce homo-sapiens et son habitat (sa niche écologique autrement dit l’ensemble des conditions qui lui permettent de vivre, climat et biodiversité inclus) qui sont en danger.

Au pire, le mot « nature » bloque l’émancipation sociale

Au mieux les précédentes expressions ne disent rien, au pire elles peuvent nous conduire à de fausses bonnes idées, voire portent en elles des possibles dérives réactionnaires. Avoir la prétention de connaître (ou pire de maîtriser) la nature, ses cycles, ses relations de dominations et de symbioses, augmente le risque de vouloir calquer (ou préserver, conserver) l’ordre social sur cet ordre supposé naturel. Légitimer le patriarcat est un exemple classique de dérive réactionnaire avec l’argument fallacieux que dans la nature le mâle domine la femelle. Parfois c’est plus subtile, voici quelques exemples de dangereuses légitimations qui s’appuient plus ou moins sur une prétention à connaître l’ordre naturel :

  • Légitimer les discriminations LGBTQIA+ avec les arguments du « il faut un papa et une maman blabla », ou « le but des animaux c’est de se reproduire » qui visent à faire apparaître non naturelle (et donc discriminer, invisibiliser, repousser en marginalité) toute pratique sexuelle et amoureuse ne relevant pas du désir de procréer
  • Légitimer dominations ou rapports de pouvoir sur les autres humains et les non-humains avec les arguments du « haut de la pyramide alimentaire » ou de « la sélection naturelle » ou de « l’évolution sociale et technologique comme prolongement naturel de l’évolution biologique » ou de la « prédation et de la cruauté de la nature » ou de « telle molécule ou organe naturels » pour mieux protéger les privilèges et les castes
  • Légitimer un retour aux origines, à un état sauvage, ou aux lois de la nature pour mieux contenir l’inventivité sociale dont font preuve les communautés humaines depuis la nuit des temps

Voilà pourquoi j’essaie d’utiliser de moins en moins ce terme problématique, notamment pour éviter de nourrir le dualisme nature-culture que je pense dépassé et qui bloque l’inventivité sociale dont nous avons besoin, mais aussi pour me forcer à être plus précis dans ce que je veux désigner quand ce terme me vient en bouche.

Par quoi remplacer le mot « nature »

Quand il s’agit de désigner les animaux, la forêt, bref les vivants, alors je préfère utiliser le terme de biodiversité, ou bien champ biologique (mais ça nécessite une explication du concept), ou encore de manière plus courte mais moins précise : vivant.

Quand il s’agit de désigner les cailloux, l’atmosphère, les ressources énergétiques et minières, l’eau, alors je préfère utiliser le terme environnement, ou bien la matière, bien que ce terme soit assez flou aussi, ou encore la planète, bien que là encore je doive préciser que quand j’écris planète, je parle du vaisseau spatial qui accueille les vivants.

Ces précisions me forcent à distinguer l’inerte du vivant tout en m’obligeant à relier les formes de vie à leurs environnements (leur niche écologique). Sans pour autant tomber dans la naïveté d’une nécessaire « protection de l’environnement », car finalement l’environnement est à la fois ce qui permet à des formes de vies de vivre ou non, et ce à quoi ces formes de vie doivent s’adapter (lutter, survivre). L’environnement est à la fois un faiseur de possibles et un destructeur de vies.

Quand il s’agit de désigner « les merveilles de la nature » en tant que l’univers, le monde physique, alors je préfère utiliser le terme de réalité, ou des merveilles de l’univers.

Le risque de réduire la chose à sa nature

Au-delà même des problématiques posées par l’usage du mot, c’est la dimension essentialisante de sa signification qui ne me convient pas. Par exemple le fait de réduire la personne désignée à sa soi-disante nature : « être de nature fragile », « ce n’est pas dans sa nature de se comporter comme ça ».

Cette signification du mot « nature » rejoint l’usage principal du verbe être : « cette personne est un homme », « cet animal est un chat », « l’homme est un loup pour l’homme » qui consiste à catégoriser les choses avec le risque de réduire la chose à sa catégorie ou sa supposée nature. J’aime à faire preuve de vigilance sur ces raccourcis profondément ancrés dans notre langue en évitant de trop utiliser le verbe être comme le propose E-Prime pour l’anglais en évitant le verbe « to be ».

Cet article me trotte dans la tête depuis longtemps. C’est la découverte du travail d’Antoine Dubiau et de son livre Écofascismes aux éditions grevis qui m’a donné envie de le poser par écrit, moins pour convaincre des réactionnaires en voie de conversion écologique, que pour partager à des personnes qui se revendiquent écolos que certaines expressions avec le mot nature peuvent projeter des risques de blocage d’émancipations sociales. Le prochain mot problématique sur lequel j’écrirais peut-être sera : « civilisation ».

L'esthétique de la sobriété : Quitter les fondations

Ce blog avait vu le jour suite à mon départ de Paris en 2017 et à une chouette expérience de néo-ruralisme naïf en mode autonomie, permaculture, bioclimatisme. Les quelques articles entre 2017 et 2022 partagent certains points de cette expérience. Depuis 2022, nous avons fait le choix de quitter notre maison à la campagne, de quitter ses fondations, pour tenter l’expérience d’une vie en Tiny House sans fondations.

À la base de ce choix, réfléchit depuis longue date, c’est notre région d’implantation que nous voulions quitter : trop plate, trop conventionnelle, trop proche d’une grande ville. La pandémie récente a changé notre rapport au télétravail, et a donc rendu possible un plus grand éloignement de Paris pour opter pour une région plus vallonnée, plus alternative, et à 45 minutes d’une grande ville.

La seconde raison de ce choix, est mon souhait de ne plus être endetté pour ne pas soumettre mes choix futurs sur des obligations de rembourser. Ceci a nécessité de revoir à la baisse le projet, en particulier en terme de surface habitable. Ce qui rejoint notre volonté de réduire notre empreinte sur le monde, notamment en terme d’artificialisation des sols. Quitter les fondations : arrêter le prêt immobilier qui finance les fondations des maisons et les mètres carrés habitables.

Nous expérimentons la vie dans 18m2 à 2, ce qui reste très confortable et très privilégié. Nous ne sommes pas raccordés aux réseaux électrique et eau de ville. L’accès à l’eau se fait à 200m de la maison en rechargeant environ 50L tous les 2-3 jours par transport de bidons. L’électricité est produite par des panneaux photovoltaïques et stockée dans des batteries. La source principale d’énergie pour chauffer est le bois, avec un petit complément gaz pour l’instant, et l’aide du soleil (en direct sur les Tiny et en four solaire).

Après moins d’un mois d’expérience, ce qui me marque le plus c’est moins cette réduction choisie de confort en terme d’énergie et d’eau, qu’une sensation de fragilité, de vulnérabilité en particulier face à l’environnement (la pluie, la canicule, le vent). J’ai l’intuition que cette vulnérabilité sans fondations m’est et me sera bénéfique pour trouver une plus juste place dans ma façon d’habiter le monde. « Plus juste » dans le sens de réduire l’accaparement des richesses dont nos styles de vie occidentaux dépendent pour permettre à d’autres de s’émanciper des néo-colonialismes du XXIe siècle : exploitation des ressources énergétiques, extractivismes miniers et déversement de containers de déchets.

Quitter les fondations c’est aussi, plus symboliquement, s’émanciper des légendes qui fondent nos façons de vivre en France en 2022. A minima de prendre conscience que ce ne sont que des légendes (non l’Amérique n’a pas été découvert par Christophe Colomb, non un ordre supposé naturel ne justifie aucun ordre social, non la révolution agricole n’a pas eu lieu, non l’origine des inégalités n’existe pas, non le capitalisme et le libéralisme économique ne sont pas la fin de l’histoire, non notre cerveau ne nous conditionne pas à la démesure, non la transition énergétique n’est pas soutenable, non la science n’est pas se rapprocher de la vérité, etc…) et humblement de dé-re-construire une façon plus juste d’habiter le monde, d’imaginer le futur, et d’être en relation.

L'esthétique de la sobriété : Les coulisses de la conférence « L’esthétique de la sobriété »

Le titre de cet article est le titre de ma conférence à l’USI 2022, thème que j’ai envie de continuer d’explorer et qui m’a fait modifier le titre de ce blog.

J’ai été invité par les organisateurs de l’USI à partager mes réflexions actuelles les 27 et 28 Juin 2022. L’USI est un évènement organisé par OCTO Technology qui est aussi mon employeur depuis 2015. Les curateurs de l’USI connaissent mes sujets de réflexions par nos relations professionnelles, ils m’ont sollicité en me donnant carte blanche dans la continuité de ma bifurcation professionnelle entrepris début 2020 vers la réduction de l’empreinte environnementale du numérique, vers la sobriété numérique, et donc vers la critique de nos pratiques d’artisans logiciel à OCTO Technology et au-delà.

J’ai rapidement accepté l’invitation, tout en m’interrogeant sur l’intérêt de partager mes réflexions de sobriété dans une conférence qui, historiquement (c’est moins le cas des 2 dernières éditions), a fait la part belle à des conférenciers techno-solutionnistes. La carte blanche m’a permis d’envisager ma participation dans le but de promouvoir une bifurcation sociale, que je pense urgente et vitale, et qui devrait, par souci d’équité, commencer par les plus privilégié·e·s. Comme je considère que le public de l’USI, tout autant que moi, font parti des plus privilégié·e·s (sans être les plus privilégié·e·s), j’ai souhaité rendre désirable la sobriété auprès de ce public.

Voici l’accroche de ma conférence :

Associez-vous la sobriété à la tristesse, la frustration ou la privation ? Venez bousculer votre perception avant que les crises climatique, énergétique et les pénuries ne vous l’imposent ! La sobriété individuelle peut rimer avec fluidité, apprentissage et coopération, pour dessiner une esthétique de vie désirable. En l’envisageant à l’échelle collective, sous condition d’équité, elle pourrait même nous offrir l’opportunité d’une véritable bifurcation.

Conférence « l’esthétique de la sobriété » à l’USI 2022

Je ne m’attendais pas à l’attractivité du titre : la salle s’est remplie rapidement, nous avons dû refuser du monde. J’ai eu assez peu de retours, quelques retours très positifs mais sujets à un biais de sélection évident, et pas mal de retours et de questions que je qualifierais de « résistance à changer », voire de refus de perdre ses privilèges. Il est fort probable que cette conférence ne permette de rendre désirable la sobriété qu’auprès de celleux qui la désirait déjà avant. Pour autant, je souhaite continuer dans cette direction : rendre désirable la sobriété, en particulier pour les plus privilégié·e·s. Je prendrais le temps de répondre aux questions, d’ajouter des réflexions ici et ailleurs. Surtout qu’après réécoute de mes propos, outre quelques erreurs ou imprécisions, les dimensions collectives, éthiques et politiques sont trop sous-représentées.

Pour les plus curieux et critiques d’entre vous, voici les supports de ma conférence afin que vous puissiez avoir accès à mes sources.

L'esthétique de la sobriété : Paradoxes entre colères et joies

Écrit entre décembre 2021 et janvier 2022,

Publié la première fois dans le livre collectif  « Nos émotions face à l’urgence écologique » et légèrement modifié depuis.

L’urgence écologique est née avant moi, avant 334 ppm de concentration de CO2 dans l’atmosphère. Le rapport Meadows [1] nous avait déjà donné, dès 1972, les clés de compréhensions nécessaires et suffisantes. Mais les impératifs de productivité, de rentabilité, de croissance ont gagné, et gagnent encore aujourd’hui, malgré les limites à la croissance [2] bien documentées, et la solidité des analyses 40 ans après les scénarios initiaux. C’est comme ça que je comprends, plus de 40 ans après ma venue au monde, la grande tristesse qui m’a toujours habitée. Une tristesse que je ne savais pas m’expliquer enfant, une tristesse de l’ordre du tragique face à un mur de non-sens et d’absurdes infranchissables. Une tristesse qui me reliait, malgré moi, à la souffrance du monde vivant, par delà les continents et les espèces, alors même que j’ai toujours été préservé de cette souffrance, privilégié que je suis, à ne souffrir directement ni du racisme, ni du sexisme, ni de la pauvreté matérielle et intellectuelle. 

Premier paradoxe : cette tristesse me semble être la condition même de ma possibilité de vivre et d’éprouver de la joie. C’est parce que je suis affecté par ces souffrances, que la joie de vivre, tissée à ce hasard chanceux de ma place dans le monde, s’impose à moi. En tout cas, c’est comme ça que je me suis construit, que j’ai façonné mon roman autobiographique dans lequel je puise, quotidiennement, ma puissance d’agir. L’urgence grandit, c’était écrit, et risque de grandir encore. Pendant un temps, mes actions n’ont pas suffisamment pris en compte l’impératif écologique, faute de compréhension globale (énergie, climat, économie, monnaie, cycles naturels, etc…) et d’outils concrets (quota, bilan carbone, low-tech, etc…). Une sorte de déni qui a duré trop longtemps. Le temps de la colère s’est imposé, colère contre moi d’abord, colère contre les puissant·e·s, colère contre notre immaturité collective. Cette colère grandit en moi, je ne sais pas jusqu’où elle ira, je n’exclus plus l’usage de la violence à un moment ou à un autre. Moi le pacifiste, non-violent quasi dogmatique, je ne l’exclus plus en réaction à la violence systémique qui constitue notre société et dont je suis grandement protégé dans ma chaire : violence aux femmes, violence envers les pauvres, les exclu·e·s, violence vécue par nos aîné·e·s dans les institutions de soin ou dans la misère, violence aux animaux, violences raciales, violences aux salarié·e·s, violences au monde vivant.

Deuxième paradoxe : la colère seule risque d’affaiblir ma puissance d’agir, ou tout au moins de la restreindre au “combat contre” nécessaire mais insuffisant. Heureusement, ma forte disposition à la joie m’ouvre tout à la fois un espace de pardon (envers moi, envers notre espèce et mes compagnon·e·s de route et plus difficilement envers les puissant·e·s) et une recherche de l’action juste, de ce que je peux faire à toutes les échelles de l’action. En commençant à mon échelle, cesser de nuire [3] devient un impératif quotidien et tellement exigeant dans la pratique. Depuis 5 ans environ, je m’astreins à réduire mes émissions de gaz à effet de serre, ma consommation d’énergie, mon utilisation d’eau, la souffrance animale et l’exploitation humaine de ma consommation, mon empreinte d’artificialisation des sols, et j’en passe. Ce que certains, qui chérissent une liberté illusoire et destructrice, nommerait privation, je me surprends à le vivre comme une grande reconnexion, une joie sans commune mesure en comparaison aux plaisirs addictifs de notre société de consommation sans limites.

Troisième paradoxe : la grande décroissance qui s’amorce, de gré ou de force, peut être synonyme d’épanouissement et de joie. Développer mes compétences manuelles, mes instincts naturels, mon envie d’essentiel, et mon besoin de lenteurs, accélère mon désir de sobriété et augmente ma joie. L’urgence se transforme en ralentissements dans une multitude de dimensions (temps, argent, carrière, connexion numérique, voyage, etc.). Le refus de parvenir [4] devient ma référence dans notre société de la démesure.

Quatrième paradoxe : face à l’urgence, il faut savoir prendre le temps. Le temps pour soi, le temps pour débattre (c’est-à-dire “tout faire pour ne pas se battre” [5]), le temps de l’activité non-marchande, collective, coopérative et associative, le temps qui n’est pas celui des réseaux sociaux. Et en même temps, dans un temps paradoxal, il est urgent de savoir augmenter son exigence face aux discours de l’inaction [6], de partager au maximum autour de soi, de canaliser la colère pour lutter contre l’intolérable, d’accélérer les solidarités envers celleux, humain et non-humain, qui souffrent. Cet impératif s’adresse avant tout à moi, je vous le partage sans prétention à détenir la vérité de l’action juste. Ce tissage entre colères et joies se transforme pour moi en éthique de l’action, en dignité du présent [7], et m’aide à clarifier mes prochains pas : réduire la part de la société marchande dans la conduite de ma vie ; m’ancrer dans un territoire et tisser des solidarités inter-générationnelles, inter-professionnelles, inter-sexes, inter-conditions sociales et inter-espèces ; voyager lentement et au long cours ; vivre sobrement en terme d’énergie, d’eau, de surface habitable ; réduire fortement mes dépendances aux réseaux et à l’argent ; lutter contre les dominations, les dominant·e·s et les forces écrasant les dynamiques du vivant ; développer ma confiance dans les dynamiques du vivant et adapter mes pratiques en adéquation ; me décentrer de ma condition de privilégié d’homme blanc hétéro valide et cis genre ; donner et apprendre auprès des personnes plus défavorisées que moi ; déployer l’action et la joie et la partager toujours plus ; et d’autres encore en gestation ! 

Bon vent à vous : prenez soin de vos émotions, sachez vous pardonner, agissez avec la joie comme boussole, luttez contre ce que la colère vous indique, refusez ce qui vous inspire du dégoût, fuyez ce qui vous fait peur, et portez-vous du mieux possible.

Une dernière chose, enfin deux si vous en avez le courage, à propos :

  1. de la question de la violence
  2. de la nécessité de décoloniser l’écologie

La question de la violence

Quand j’aborde cette question, nouvelle pour moi, celle de ne plus m’interdire l’usage de la violence par principe pacifiste, il m’arrive souvent de recevoir en retour une invitation à tempérer la violence que j’évoque. Invitation, des fois sous forme de conseil, que j’ai moi-même longtemps partagée dans mes discussions amicales. J’ai ajouté quelques mots pour tenter de montrer en quoi cette violence qui monte en moi, n’est pas une simple colère qui s’amplifie ex-nihilo et qui serait ingérable et dangereuse pour moi et les autres, mais bien plutôt une violence que je considère de plus en plus légitime dans la société de violence systémique dans laquelle nous vivons. J’ai prôné longtemps la non-violence, l’action pacifique, je continue à croire en sa vertu et en son usage raisonnée, maline, rusée, pirate, en fonction des situations. Mais je m’éloigne de plus en plus de cette posture de principe de non-violence, car je crois que la non-violence est de moins en moins tenable, face à ces autres violences que j’évoque dans le texte et qui sont souvent balayées par des « c’est comme ça ». C’est ce qui m’habite actuellement, sans que je le souhaite, ni que j’incite à, ni que je sois capable un jour d’exprimer aux bons endroits et aux bons moments cette violence qui monte en moi. Ce principe de non-violence m’apparaît de plus en plus comme un privilège de dominant·e ou une façade de politiquement correct. Notre monde, en France en 2022, se polarise et se crispe. La violence a déjà gagné, et même à s’exclure du monde, à vivre en ermite, je ne crois pas qu’on puisse s’en exclure. En complément des luttes non-violentes, la question de l’usage de la violence légitime s’ouvre à moi comme un héritage des luttes armées passées.

La nécessité de décoloniser l’écologie

La crise écologique que nous vivons, est la conséquence d’un triptyque infernal : l’extractivisme, le productivisme et le consumérisme. Les petits gestes du quotidien peuvent être un premier pas, mais sont totalement insuffisants face à l’ampleur de notre démesure collective, en premier lieu de celle des dominant·e·s et des pays colonisateurs. Ce qui me questionne au plus au point actuellement, c’est de constater que ce sont ces mêmes pays colonisateurs qui ont la prétention de piloter la sortie de crise qu’ils ont eux-mêmes créée. J’arrive à la conclusion, pour éviter le piège des mêmes causes qui créent les mêmes effets, qu’il est important de décoloniser l’écologie, c’est-à-dire de penser l’écologie à partir de la position des anciens et actuels dominé·e·s pour enfin sortir des logiques de dominations. Je vous partage une de mes sources de réflexion : le podcast Afrotopiques [8] de Marie-Yemta Moussanang pour « penser les grandes questions contemporaines depuis les suds en général, et les mondes africains en particulier ». Au-delà de la question des colonies, c’est bien depuis l’ensemble des dominé·e·s (les femmes, les pauvres, les non-humains) qu’il m’apparaît nécessaire d’effectuer cette décolonisation de l’écologie. Les petits gestes écolo pour les uns, ne sont que les actes du quotidien pour arriver à manger en fin de mois pour les autres. Il serait indécent de glorifier ces petits gestes en morale écrasant toujours les mêmes. Cette nécessaire décolonisation de l’écologie sonne pour moi comme une invitation à prendre soin et à apprendre de celleux qui vivent, ou ont vécu, des effondrements, de celleux qui vivent dans des présents radicalement différents, depuis lesquels nous devrions penser notre nécessaire réinvention.

Notes de bas de page

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Limites_à_la_croissance
  2. Meadows et al. Les limites à la croissance – Dans un monde fini, Rue de L’échiquier, 2017
  3. Expression empruntée à Corinne Morel Darleux dans son livre Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019
  4.  Ibid.
  5.  Rappel étymologique du terme « débattre » par Etienne Klein lors de la rencontre JM Jancovici et E Klein sur la question L’importance de la connaissance sur les enjeux climat pendant le Festival de la Fresque du Climat les 25..27 Juin 2021 https://www.youtube.com/watch?v=KgDiK2L_Czk 
  6.  Lire l’article les 12 excuses de l’inaction sur le site bonpote.com
  7.  Expression empruntée à Corinne Morel Darleux dans son livre Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Libertalia, 2019
  8. Vous trouverez toutes les informations sur le site web d’Afrotopiques : https://podtail.com/fr/podcast/afrotopiques/ 

L'esthétique de la sobriété : Stratégies face à nos addictions – introduction

Le réchauffement climatique, les émissions de gaz à effet de serre, les limites des ressources naturelles, l’extinction de la biodiversité, vous affectent de plus en plus ? Une angoisse et une colère collective montent, et vous vous demandez quoi faire. Quoi faire de positif pour endiguer à mon échelle la folie collective dans laquelle nous nous enfonçons ? Quoi faire pour me préparer à passer au mieux les crises à venir ? Une transposition au niveau individuel du propos de Vincent Mignerot pourrait être :

  • Réduire ses revenus
  • Partager une partie de ce qu’il nous reste avec ceux qui en ont besoin (ici et ailleurs)
  • Valoriser le « made by human » à la place du travail machine

Ouch. Pas simple. Je travaille depuis quelques temps, essentiellement par aspiration à une vie plus évidente, à réduire mes revenus, à diminuer mon empreinte carbone, à gagner en résilience. Et pourtant je ressens comme un ensemble de pièges, comme un ensemble d’addictions, dont j’ai du mal à me détacher. Et au lieu d’attendre le sevrage forcé, je travaille dès maintenant à diminuer ma dépendance, à mon rythme, tout en me laissant guider par la joie et le bien-être plutôt que par la crainte et la peur. J’ai identifié une liste de dépendances, chaque ligne limite ma puissance d’agir ici et maintenant, et risque de me piéger demain quand nous n’aurons plus le choix. Piéger dans quoi ? Réduire mes capacités d’adaptation, piéger mes décisions futures aux dépendances d’aujourd’hui, aliéner mon existence au fonctionnement de la grande machine collective (nourriture industrielle, réseaux d’alimentation en eau et en énergie, circuits de transformation, débit internet, etc…). Ce n’est pas une liste pour entrer en résistance climatique (mais l’invitation est là : au bout du clic ;-), seulement les grandes addictions que j’ai identifié et qui pourrait aussi vous affecter :

  • Le sucre et les sucres lents
  • L’énergie abondante et en particulier aux énergies fossiles
  • Le numérique et ma délégation de décision, conception, fabrication au web et à ses services
  • La dette, les prêts et la (les) monnaie(s) institutionnelle(s)
  • La sédentarité et la propriété ou plutôt la sérénité sous condition de murs, clôtures, excès de confort, et illusions de protection

Cet article est en cours d’écriture… À suivre : des partages et des réflexions sur chacun des thèmes. Et peut-être des nouveaux thèmes ?

L'esthétique de la sobriété : 3 conseils que j’aurais aimé avoir

Quitter Paris, c’est fait. Rénover une maison en quasi passif, c’est fait. Initier un jardin forêt, c’est en cours. Être autonome en eau, c’est presque bon. Réduire mes besoins énergétiques et produire ceux dont j’ai besoin, le chemin est encore long. L’autonomie alimentaire, illusoire pour l’instant.

Je me suis lancé avec plein d’envies, de rêves et de naïvetés. Le chemin est riche et stimulant, bien plus que je ne l’aurais imaginé. En particulier les réflexions systémiques sur le design du lieu. Voici un aperçu des thèmes des questions et explorations initiées en 2 ans : les plantes vivaces, les semences, le sol, l’eau, l’isolation thermique, la ventilation, les matériaux naturels, l’humidité, le chauffage au bois, les animaux sauvages et domestiques, les insectes, le retraitement et la filtration d’eau, le ressenti thermique, les déchets, les toilettes sèches, les lowtech, la consommation et la production électrique, le biogaz, et j’en passe…

J’avais en tête quand j’ai lancé le projet, les grandes lignes directrices : avoir du terrain, de l’eau, des bois, une maison à rénover et trouver les bons artisans. A posteriori j’aurais cependant aimé avoir ces 3 conseils.

1/ Comment trouver des artisans compatibles avec mon projet ?

Ce n’est pas si simple que ça, par exemple mon maçon a pour la première fois de sa carrière fait une dalle chaux chanvre à ma demande, et il a 60 ans ! J’ai voulu me faire aider par un architecte écolo-compatible, ça coute cher et ce n’est pas simple à trouver. Après tâtonnements et rencontres ratées, je suis arrivé à la conclusion que le plus rapide est d’aller à la rencontre de fournisseurs de matériaux bio-sourcés dans votre région. Ils vous aideront à faire le choix des bons matériaux, mais aussi à trouver des artisans écolo-compatibles. Cependant, cela n’enlève pas l’importance de votre regard critique et de vos exigences propres !

2/ Jusqu’où déléguer les choix d’architecture ?

Faut-il passer par un architecte ? Puis-je exprimer mon besoin et laisser l’artisan faire les choix ? J’ai trouvé l’équilibre très difficile à trouver. Par exemple, mon architecte a parfois privilégié des choix esthétiques sur mes exigences écologiques (isolation intérieure versus extérieure). Un autre exemple est l’usage intensif du béton prompt par électricien, plombier et maçon, or les enduits naturels à la chaux s’accordent très mal avec le béton. Je suis arrivé à la conclusion que quelque soit le degré d’expertise et de savoir-faire des personnes qui vous aident, il n’est pas optionnel de vous (auto-)former sur les questions de maison bioclimatique et de matériaux. Sinon des choix « opaques » seront fait sans vous… Le livre qui m’a permis de me mettre à niveau : La conception bioclimatique. Je vous conseille aussi des stages sur les enduits à la chaux, les constructions terre-paille, etc… Je recommande une faible délégation, et d’anticiper le temps important que cela vous prendra (je ne l’ai pas fait et j’ai passé une année difficile). Les conséquences positives seront le plaisir et la satisfaction de réalisation, et la sensation d’une meilleure maitrise de son environnement intime.

3/ Quand et comment me former à la permaculture ?

J’ai lu des livres, fait des MOOC, lu des blogs. J’ai fait un stage de permaculture à l’été 2010 et cela m’a beaucoup plus apporté que le reste. Béné a fait le cours certifié de permaculture avec horizon permaculture après que nous ayons acheté notre terrain et cela nous a permis de passer à l’action de façon structurée tout en faisant confiance à nos intuitions. Je recommande aussi la formation en ligne de permaculturedesign qui vous aidera pas à pas, au-delà de l’éthique et des principes, à commencer votre design. Sans surprise, mon conseil est de choisir des formations pratico-pratiques (après vos explorations théoriques) après avoir trouvé votre lieu. Mais une conclusion à laquelle je ne suis arrivé que tardivement, c’est qu’il m’aurait été très utile de me former avant mon achat à la reconnaissance des plantes bio-indicatrices. En effet, en apprenant à reconnaître les plantes sauvages et à savoir lire ce qu’elles disent de l’état de vos sols (teneur en azote, compactés, gorgés d’eau, secs…), vous aurez la capacité à lire l’état des sols de votre futur achat. Ainsi vous serez plus à même de savoir si un lieu peut correspondre à vos objectifs en matière d’autonomie alimentaire.

Bons projets !



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2023
avril
27Quand la méritocratie favorise le mérite aux crasseux
6#JeSuisSerge
janvier
29La sobriété c’est du moins volontaire pour du mieux collectif
27En attendant le convivialisme, vive le syndicalisme !


2022
septembre
11Des mots problématiques quand on se revendique écolo : la nature
août
19Quitter les fondations
15Les coulisses de la conférence « L’esthétique de la sobriété »
mars
30Paradoxes entre colères et joies


2019
novembre
20Stratégies face à nos addictions – introduction
septembre
143 conseils que j’aurais aimé avoir
juin
25Ralentir la vitesse de l’eau pour être eau-tonome
21Quitter Paris