L'esthétique de la sobriété : Quand la méritocratie favorise le mérite aux crasseux

Je suis toujours surpris, amusé et parfois atterré, quand une personne privilégiée justifie à rebours ses bénéfices, notamment financiers mais pas uniquement (ça peut être sa réputation, son statut, son salaire, son pouvoir, sa vision, etc…), en prétextant la prise de risque, l’engagement, les efforts et la persévérance, bref son mérite. Heureusement que, depuis notre nombril, on se trouve toujours mille raisons pour être beau et belle, ça nous donne de la force et de l’ancrage. Pour autant, valoriser le mérite pour justifier les pouvoirs et les privilèges de certain·e·s et aboutir à la méritocratie (le pouvoir à celles et ceux qui font preuve de mérite) a de grandes chances de rendre aveugle aux injustices systémiques. In fine la méritocratie favorise le mérite aux crasseux·euses, aux crapuleux·euses, aux dominant·e·s.

J’j’l’avais déjà écrit avant, la démocratie,
Articulée dans leurs sales bouches, c’est des mots crasseux,
Des décennies où on l’attend, la méritocratie,
Elle viendra pas tant que l’on vend, le mérite aux crasseux

Des mots crasseux, album « Rimes essentielles » du groupe IAM, 2022

La justification à rebours porte un nom : le raisonnement « panglossien », il fait partie des grandes stratégies de manipulation, conscientes et inconscientes, décrites avec brio par Richard Monvoisin dans la 2e saison du podcast « votre cerveau » de France Culture. Ce type de raisonnement nous trompe en permanence, pour le meilleur quand il joue l’effet stabilisateur dans le mouvement chaotique de la vie pour nous permettre de raconter notre biographie, pour le pire quand il permet de justifier des privilèges pour renforcer des fonctionnements collectifs injustes.

C’est le moment de faire un détour par le « monopoly des inégalités », une vidéo de 2min13 :

Un retour d’expérience d’allocation collective des augmentations

De 2015 à 2020, au sein de la tribu Culture Hacking de OCTO Technology, nous avons expérimenté une façon plus collective d’attribuer les augmentations. Nous partions de la conviction qu’il n’existe pas de solution juste et équitable pour attribuer ces augmentations, et que les dés sont toujours pipés, car ce processus s’inscrit dans un contexte lui-même pipé (société patriarcale, culture du personal branding, entreprise dans le secteur du numérique avec de fortes disparités homme-femme, etc…). Nous pensions que le plus court chemin vers une attribution plus juste n’était pas un algorithme transparent, mais un processus de décision collective dans lequel chacun·e participe. L’expérience a été la suivante : lors d’une réunion d’équipe dédiée, chacun·e exprimait son souhait d’avoir une augmentation annuelle en l’expliquant, celles et ceux qui voulait participer à la répartition de l’enveloppe d’augmentation se manifestaient. Une commission était alors mandatée pour proposer la répartition la plus juste possible, elle était constituée des personnes qui souhaitait être augmenté et des volontaires éventuel·le·s. Ce processus n’a pas toujours bien fonctionné, depuis ma fenêtre c’est surtout le manque d’inclusion des nouvelles personnes au choix du processus lui-même qui a pu générer des effets négatifs, le manque de temps entre le moment où nous connaissions l’enveloppe et le moment où il fallait rendre la copie aux RH ne nous a pas aidé non plus. Néanmoins j’ai particulièrement apprécié à chaque exercice l’exigence du processus, et le mérite (ou le manque de mérite) n’a jamais été l’élément structurant de la répartition finale sans pour autant en être absent. La plupart du temps l’allocation a compensé des injustices passées (salaire plus bas des femmes par rapport aux hommes, mauvaise négociation salariale à l’embauche) en l’articulant avec des souhaits d’augmentation plus ou moins justifiés.

Je ne sais pas dire si in fine les augmentations ont été plus justes qu’avec un processus standard. Il me semble qu’il a pu augmenter la sensation de justice et la probabilité de comprendre et d’influencer. Mais il a aussi pu favoriser les plus sûrs d’elleux et la conformité aux normes dominantes de l’entreprise.

Et pourquoi pas l’égalité ?

Nous aurions aussi pu opter pour répartir l’enveloppe d’augmentation de façon égale. Ce n’était pas satisfaisant avec la situation de départ, un peu comme dans le monopoly des inégalités, la distribution à égalité des augmentations n’aurait pas pu compenser des injustices de départ. Nous avons opté pour un mélange entre équité, besoins et mérite. Je me rappelle en particulier l’auto-censure d’une personne qui a dit « cette année je ne mérite pas d’augmentation ». Sa justification était qu’elle avait été très absente (pour cause de maladie) et avait donc peu contribué aux entrées d’argent. Je lui ai demandé si elle avait mérité sa maladie, ce qui a généré un silence inconfortable et révélateur du manque de consistance de l’argument du (non) mérite.

Je n’ai pas choisi, travaillé ou fait d’efforts pour avoir une grande gueule, être à l’aise en math et en sciences, être un homme blanc cis hétéro et à peu près valide. Je peux prendre des risques, notamment financiers, car je sais que je bénéficie de liens sociaux, amicaux et familiaux forts qui me soutiendront en cas de problème. C’est quand même de courte vue toutes ces histoires que les entrepreneur·euse·s et les managers se racontent !

Il y a peut-être un type de mérite, ou d’effort, qui garde un peu de crédit à mes yeux : celui de faire mentir les règles du système dominant, de sortir des conditions peu favorables de départ, pour en faire quelque chose de beau, d’épanouissant, alors que tout jouait contre. Et quand on part des positions privilégiées (tout ou partie de : riche, blanc, homme, hétéro, cis, valide) : redonner et refuser de parvenir.

Toi l’entrepreneur, le financier, le directeur, le manager, le consultant arrête d’invoquer le mérite pour expliquer ces hasards et nécessités qui t’ont évité le contrôle au faciès, qui t’ont donné un héritage, qui t’ont baigné dans un important capital culturel, qui t’ont épargné les harcèlements et violences sexistes. Accepte tes privilèges en tant qu’élément de la donne de départ et lutte contre pour la dignité du présent.